dimanche 5 mars 2017

Petite encyclopédie du Spleen

Posted By: Charles Robinson - 09:33



l’ART MARTIAL POSTURAL

L’art martial postural sert à fouiller et extraire des carcasses profondes du monde [organismes vivants, systèmes économiques, etc.] pour que, ainsi rendues visibles, les pathologies deviennent modelables.

Souvent, pour les patients, l’outil de communication ce sont leurs douleurs.
« La douleur est le message ».

L’art martial postural transforme les aliénations en actions et mouvements, donc en transformable.

Par exemple, on peut posturaliser un sentiment douloureux, un deuil, une situation économique. En partant de sa propre carcasse profonde : le corps souffrant. Et en expulsant la pathologie, comme corps-chimère : un monstre corporel, qui est jeté dans le rite du langage, comme les démons agitaient les danses traditionnelles (songer au vaudou des Maîtres-fous).

Corps possibles au travail pour l’art martial postural : le corps [métro], le corps [bureau], le corps [face au supérieur hiérarchique], ou le corps [je suis supérieur hiérarchique]

la CARCASSE PROFONDE

La carcasse profonde est un mystère. Un résonateur, ébranlé par nos organes. C’est une carte aussi, qui montre toute notre vie.
Cette douleur dans les lombaires. Les doigts engourdis. Le cœur qui s’emballe rien qu’à voir un escalier. Les veines qui se bouchent, qui explosent. Le diabète, le cholestérol. La nuit, impossible de fermer l’œil. Des aiguilles qui traversent la poitrine. Des nausées. La chiasse et la vessie qui brûlent.

C’est notre carcasse profonde qui nous parle, qui souffre, qui pleure. Qui a mal. C’est le peuple ouvrier des organes esclaves. Méprisés.

Vous savez à quoi sert une rate ? Vous savez où elle se trouve ?
Vous vous en fichez. Elle fonctionne. Pour vous. Invisible parmi les invisibles.
Pour l’instant.

La carcasse profonde, c’est aussi le lieu des libérations : la fureur, la joie, l’orgasme.
Vous imaginez. La rate, elle décide de se venger ?

l'ENVELOPPE

Le visage est une enveloppe. La politesse en est une autre. Les manières de table. Le statut social. L’argent. La loi. On peut ainsi éplucher un être – mais aussi une organisation sociale –, et découvrir sans cesse de nouvelles couches.
Les enveloppes sont d’ailleurs poreuses et communiquent entre elles.

Être individu, c’est être enveloppé. Un stade tardif du développement, postérieur à l’informe et l’indéterminé (Cf. nostalgie amniotique).
L’individu est un intérieur feuilleté.

l’HISTOIRE HUMAINE EN ACCÉLÉRÉ

On repère dans les civilisations le moment du transfert depuis ceux qui devinent le monde [chamans] vers ceux qui le connaissent [prêtres].
Viennent alors ceux qui le transforment [magiciens] contre ceux qui en ont la garde [curés].

— Alors, quel est le problème ?
— J’ai mal. Quand je me touche. Là.
— Il faut pas vous toucher. C’est le médecin qui touche. C’est celui qui sait qui fait.

les HUMILIÉS

Il y a une divergence stratégique durable chez les humiliés. Ceux qui comme Lee Yu ont choisi la lutte armée. Et Le Chacal finira par retrouver les ateliers d’une étrange société, enregistrée au Panama sous le nom de The Spleen, qui délivre des puces en forme de huit pour tout un tas de dispositifs électroniques. Vous en avez sans doute dans vos smartphones. Des puces qui interviennent dans le passage en mode vibratoire et dont une vieille légende dit que cette fréquence particulière, jouant constamment près de la conscience, pourrait réveiller une part archaïque du cerveau et favoriser la libération.
Donc que ce système pensé depuis trois mille ans pourrait enfin devenir pleinement utilisable.

Mais il y a aussi ceux qui préfèrent opter pour la fuite perpétuelle.

Les Spleeners sont partagés dans leur usage de la ruse.
Prendre enfin le pouvoir ou rester éternellement dans l’ombre. Former à leur tour une enveloppe ou rester carcasse profonde.

les SABOTAGES

Historiquement. Par extension du sens « gâcher un travail », l’action de sabotage consiste à détériorer ou détruire une machine, une installation, pour empêcher le fonctionnement d’une entreprise.
Dans la poussière. Scan. Une puce contrefaite en forme de huit. Les saboteurs !
Le Chacal est à la poursuite des Spleeners. Un mouvement clandestin d’ouvriers chinois qui parasitent les dispositifs électroniques.
Scan. Recherche empreinte. Scan. Recherche cheveux. Scan. Recherche salive.
Tadam !
Le Chacal vient de trouver un crachat. Le Chacal goûte. Le Chacal n’oubliera plus jamais cette saveur.

le TRAITÉ DES HUIT NOSTALGIES

Il y a près de 1700 ans, un sage très réputé du nom de Lee Yu a écrit des livres de médecine qui continuent à avoir une énorme importance dans la diététique chinoise. Notamment sur l’alimentation et l’usage des racines pour purger les organes saturés.
Mais il a aussi écrit un traité, dont il ne reste officiellement aucun exemplaire, dans aucune bibliothèque au monde, et dont le contenu, pourtant, passe d’un corps humilié à un autre, par des ruses et des canaux clandestins, sur les cinq continents.
Comme si les humiliés avaient développé une poste, qui glisserait des messages clandestins enfouis dans les paires de basket, les téléphones portables, les écrans plats, et que les humiliés seuls sauraient pleinement décoder.

Le Traité des huit nostalgies.

Pour Lee Yu, ces nostalgies hantent toutes les activités humaines, toutes les civilisations, tous les systèmes, parce que ces huit nostalgies se développent au fur et à mesure de notre expérience d’être humain vivant.

l'AMNIOTIQUE

Sur la plage. Une dame en chandail couleur pervenche, à genoux dans le sable mouillé, malgré son pantalon repassé.
Sa main glisse, et glisse, et glisse.
Je veux un râteau, dit la dame. Je veux une pelle, et un seau. Je veux faire des châteaux de sable.
Lee Yu lui dirait que ce n’est pas ça qu’elle veut.
— Hé, laissez-moi tranquille, les Chinois, on vous a rien demandé. Je suis en vacances. Je fais ce que je veux.
Et elle se tourne vers les vagues.
Une vague. Encore une vague. Un rouleau.

Pourquoi regardons-nous la mer avec une telle fascination ?

le SAUVAGE

Le loup nous manque. C’est une pauvre ruse de tenter ses réintroductions.
Nous manquent ses crocs, ses poils, ses courses, sa meute, ses poursuites après la proie – tous les loups courent après elle, et l’épuisent, jusqu’à ce qu’elle chute : lui faire comprendre qu’il ne sert à rien de lutter – nous manquent son haleine brûlante, ses hurlements, sa férocité carnée.

Nous sentons le creux, dans nos ventres, que laisse son absence, l’impossibilité de lui ressembler désormais. Nous ressentons la cage vide en nous, d’où la bête s’est échappée, et nous ressentons que nous – nos os, notre squelette – nous ne sommes plus qu’une seimple cage.

l'ENFANCE

Heureusement qu’il y a le poker, la moto, le saut en parachute, le trading haute fréquence.
Lorsque l’enfant joue, il ne sait pas qu’il peut perdre. Ça ne l’intéresse pas de perdre.
Et c’est pour ça qu’il pleure désespérément lorsque la perte lui est signifiée trop vivement : la perte qui signifierait de ne plus être le joueur qui l’emporte in fine.
Le sérieux de l’enfant à jouer.
Sa rage.
L’enjeu très clair que tout jeu est une vengeance sur l’inerte des choses, et la possibilité de les renverser, de reprendre la main.

la SANTÉ

Un excès de Santé dans la carcasse profonde produit des ballonnements fâcheux et un flottement. L’être dépasse le monde et ne sait plus s’y poser. Il plane. Agitation. Trémulation. Fuite dans les idées. Secousses non vertueuses. Kaputt, le contrôle.
L’état est impossible à maintenir et puise vite dans les réserves archaïques : les ressources fondamentales qui ne peuvent être reconstituées.
Un excès de santé est un trou noir. Un danger.

la JOIE

Avec le rire, la fureur ou l’orgasme, nous touchons la possibilité d’une déflagration fondamentale.
Nos émotions aussi ont un Big Bang originel. La naissance ? Un état d’énergie pure, dont la poussée se prolonge en infini dans nos mouvements, nos tremblements, dans un geste qui s’échappe.

le COMIQUE

L’ordre, la propriété (donc la perte), le sérieux, ont enrégimenté les hommes et établi le règne constant de la peur.
La peur est le fouet des pouvoirs, qui rend les êtres obéissants.
De là ce grouillement intérieur. Le rire, bien sûr. La blague. La vanne. Le pas dupe. Mais aussi le pet. Le graffiti. La catastrophe.

Le comique et ses explosions ne laisseront aucun ordre souverain. Refuseront toujours la paix et la sérénité.
Le comique est un coup de dés, incessant.

le MAGIQUE

L’absence de possibilité est une illusion au sein de la connaissance.
Il existe des solutions, car il existe des raccourcis, des sentiers secrets. Des accélérateurs à l’intérieur des faits, qui permettent de modifier les associations de pouvoir, de délier l’emprise d’un amant sur son amante.

Souvenir de quand nous savions cette ruse de vitesse. Quand nous savions jouer des tours pendables. Quand nous pouvions dépasser l’inertie des choses.
Maîtres en jonglerie.

le COSMIQUE

Le ciel est trop vaste pour notre finitude. Cette trouée d’être au-dessus de nos têtes, à portée, ne peut être supportée que grâce à la conscience que l’immensité diffuse ne nous est pas inaccessible.
Le cosmique, c’est l’intensification maximale de l’être, et sa capacité à remplir l’univers.

La peau est un ballon. Ce que nous retenons en elle (nos entrailles), peut enfler démesurément et nous remettre à notre position : être la totalité.

les RUSES

Pour faire usage de la ruse, il faut connaître les défauts de l’adversaire.
La gourmandise. L’avarice. La lâcheté. La panique. Le compte en banque. La vanité. La hiérarchie. Le regard des autres. Etc.

L’adversaire a tous les moyens d’écraser le rusé. Il peut faire appel à la force, la police, la justice, l’armée, la surveillance, les services de renseignement.
Mais le rusé est glissant, multiple.
L’Histoire a beau laisser à chaque page des traces de rusé broyé, éclaté, pulvérisé. Il en renaît chaque instant de nouveau, doué de nouveaux tours. Venimeux et rieurs. Acides.
Plus méchants que la gale.

les SPLEENERS

La plupart des agences de renseignement ont désormais dédié une cellule à la poursuite de ces activistes dont la prolifération semble exponentielle.
Leur méthode : le détournement des processus existants. Le hacking. Ils déverrouillent l’infini dans les entrailles – du monde, des machines, des organes –, pour buguer les cycles court-termistes et les logiques de profit.
Il y a de longue date des informaticiens, des assembleurs, des techos spleeners. On commence à trouver des médecins spleeners. Leur idéologie ne semble pas trouver de parade démoralisée assez féroce pour les contrer.

la SPLEENOLOGIE

Une archéologie qui fouille dans les régimes de contrainte du corps, une archéologie pour descendre dans nos entrailles. Dans les entrailles du monde.

The Spleen

Un karaté de la puce fictionnelle ?

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